Qui s’est cassé le bout du nez ?

Pourquoi vous avez dû aller chercher votre colis à La Poste alors que vous aviez posé votre journée pour répondre à l'interphone.

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Compte-rendu de lecture : Le caché de la poste - Nicolas Jounin

« J’étais là. J’étais là toute la journée. Ils ont même pas sonné. »

Peut-être avez-vous déjà passé une journée à guetter en vain l’interphone ou la sonnette, pour trouver le soir venu dans votre boîte aux lettres un avis de passage vous enjoignant d’aller chercher votre colis au bureau de poste. Remontant vos escaliers, une pile de courrier dans la main - sur le dessus, le maudit papier que vous venez d’extraire de la liasse - vous sentez poindre un agacement abasourdi, lâchez un éventuel juron. La situation vous semble ubuesque. Elle l’est. Bien plus que vous ne le pensez. Tout à la fois, elle est logique : c’est le résultat d’une organisation du travail basée sur des objectifs qui ne sont pas les vôtres.

Dans Le Caché de La Poste, Nicolas Jounin l’examine depuis deux positions : en tant que facteur et en tant que sociologue. Adapte de l’immersion, il se fait embaucher, dans la deuxième partie des années 2010, en contrat à durée déterminée. A son entretien d’embauche, express, il est prévenu : 60 % des nouvelles recrues tiennent moins de huit jours. Une semaine de formation en « doublure » avec un facteur expérimenté, et voilà, ça pourrait être lui, le facteur qui a déposé l’avis de réception dans votre boîte sans sonner. Il voulait finir plus tôt, pourra-t-on penser. "Il voulait finir moins tard" serait plus adapté. Car bien que sa tournée puisse lui prendre plus de 6 heures (qui, ajoutées à celles passées au tri, débouchent sur des journées de 9-10 heures), pour la direction, elle dure 3 heures 43 minutes 59 secondes. Ici, pas de pointeuse, pas de négociation. Sa tournée dure ce temps défini, quelqu’un qui sait l’a garanti. Qui donc ? « L’outil ». Nicolas Jounin écrit à une époque où le nommage des algorithmes était plus rudimentaire.

Puisqu’il est débutant, il n’est sans doute pas étonnant qu’il échoue à délivrer l’ensemble du courrier remis sur la plage horaire imposée - bien que l’absence de prise en compte du temps d’apprentissage puisse étonner. Moins logique, à peu près aucun, aucune, de ses collègues expérimentées n’y parvient. On peut donc se demander : comment est calculé cette cadence ? Comment peut-on la rendre plus pertinente ? On se demande, on peut demander à, parvenir à la source est une autre affaire. Bien sûr, il est question de chronomètre, de chiffres, d’approximations. Mais lesquels ? Les conclusions ont été remontées dans l’outil. Les données brutes sont tombées dans l’oubli. (Est-ce un bon moment pour introduire l’architecture médaillon ? Non ?) La perte des relevés et des formules originelles est en effet invoquée par La Poste lorsque les CHSCT (ancêtres des CSE pour la partie santé, sécurité et conditions de travail) réclament, devant les tribunaux, les moyens d’exercer leur compétence. Il faut dire que ça remonte, cette histoire de relevés… au début des années 1990. En 2018 (chronologiquement après ces actions en justice), une nouvelle nomenclature de tâches et de durées est établie, sur la base de nouveaux mesurages. Elle ne semble cependant pas s'accompagner d’une transparence nouvelle.

Si l’usage de données anciennes pose question, les variables ignorées par la modélisation en constituent d’autres. La distance parcourue et le nombre de boîtes aux lettres comptent, le contexte climatique local, le relief, la typologie de clients ne comptent pas. Pour la remise d’un recommandé à une personne habitant au 4e étage bâtiment B, au bout de l’allée, on applique donc la même durée de travail que pour la remise d’un autre recommandé, parmi un paquet de quatre, à une entreprise munie d’un hall d’accueil au rez-de-chaussée. La même durée, en l’occurrence à l’époque du facteur Nicolas Jounin, 1 minute 30. Durée sous-estimée vaut toujours mieux que durée ignorée : autour des tâches principales, identifiées, des centaines d’actions annexes quoiqu’indispensables et de microdécisions dont dépend le destin de votre courrier, sont simplement ignorées dans le calcul de la charge de travail.

Cette méthodologie n’a pas toujours existé. Elle s’est installée progressivement, à la faveur de la préparation de la privatisation, qui charrie des obligations de comptabilité analytique, et de la généralisation du mail, qui menace l'activité de base et le modèle économique. Elle s’accorde opportunément aux diminutions d’effectifs. Beaucoup plus que la réalité. Car si le volume de courrier diminue en effet, la charge de travail ne suit pas une évolution aussi forte. Moins de lettres, moins de factrices et facteurs, mais plus de colis, toujours autant de recommandés. Moins de lettres, mais pas moins de boîtes aux lettres. Le facteur prend du retard. Laisse dans son casier le courrier qu’il ne pourra pas distribuer le jour-même. Le courrier s’accumule dans le casier. Un jour, le casier déborde. Vous faites quoi, vous, quand vos placards débordent ?

Bref, la diminution des effectifs anticipe la baisse du volume de courrier, qui est supérieure à celle de la charge de travail. Dernière matriochka : le matériel. Les équipements en vélo, badges, vêtements, suivent la tendance. Vous pouvez deviner à quel rythme.

La rationalisation de l’organisation passe aussi par l’approfondissement de la division du travail. En faisant du tri une activité différente de la distribution, elle accentue la perte de contrôle des facteurs et factrices sur leur tournée. Elle affaiblit le collectif de travail, en diminuant le temps passé en équipe, qui ne l’est qu’au détriment du temps passé à distribuer, et donc du temps personnel, dans le cas courant où la charge réelle excède le temps de travail estimé. Beaucoup le vivent comme une dégradation des conditions de travail. C’est aussi le risque d’une diminution de la qualité du service et de son homogénéité. Risque, ou choix. Dans le vocabulaire de l’organisation, la « surqualité » est réprouvée au moins autant que son opposé. Par exemple, prendre le temps de discuter avec une personne âgée isolée, c’est non. Sauf si c’est facturé, comme dans le cadre du service « Veiller sur mes parents », lancé en 2024.

C’est cela, être une entreprise. Société anonyme depuis 2010 (au capital partagé entre l’État et la Caisse des dépôts), La Poste était pourtant au départ constituée de fonctionnaires, qu’elle n’a cessé de recruter qu’en 2022. On les imagine, lors de l’oral de leur concours, se faire examiner de près le sens du service public. Dommage, il n’est plus désirable. Les usagers sont devenus des clients. Si la baisse du taux de réclamation est un objectif énoncé, la diminution des coûts semble la stratégie privilégiée pour maintenir la rentabilité. Quitte à mettre quelques lettres à la corbeille (littéralement). En 2024, plus de deux tiers des effectifs exerce sous contrat de droit privé. Ils n’auront certes pas été sélectionnés pour leur attachement à l’intérêt général. Reste que le sens du travail n’est pas l’apanage des fonctionnaires.

Ce livre a été publié en 2021. On peut espérer que la situation se soit améliorée depuis. Pour cela, il faut ne pas regarder le documentaire Hors service, sorti en octobre 2025. Dommage, c’est un beau film.


Le livre :

Le caché de La Poste : Enquête sur l'organisation du travail des facteurs - Nicolas Jounin

Une phrase à méditer :

« Tout homme veut être sujet de ses normes. » (l’auteur cite Canguilhem)

Une référence de la biblio qui donne envie :

Critique du droit du travail - Alain Supiot

La suite de l’histoire de la transformation de La Poste :

https://www.mediapart.fr/journal/economie-et-social/300924/la-poste-une-privatisation-qui-ne-dit-pas-son-nom

Hors Service - Jean Boiron-Lajous (2025)